Je n’en ai rien à foutre. J’ai toujours refusé de me laisser influencer par tout ce que l’on a pu dire autour de moi. Je ne vais pas gommer les ratures de mon caractère, ni « jouer » à ce que je ne suis pas. Sache-le : plaire à tout le monde, c’est n’être personne. Je n’aime pas les faux jetons, les faux culs, les gens prétentieux, les hypocrites et les opportunistes de tous bords qui font de grands gestes, qui ânonnent des phrases creuses (...). Tous ceux qui se prennent pour le nombril du monde parce qu’ils se croient indispensables et qui ne sont en vérité que des outres pleines de vent. A ceux qui nous diffament, il ne faut même pas faire l’aumône de les nommer. Un jour, ceux qui me dénigrent pour le plaisir de dénigrer m’accepteront pour les mêmes raisons qui font qu’ils me rejettent aujourd’hui (...). Pour qu’ils me comprennent, il faut qu’ils apprennent à penser et à agir autrement qu’ils ont l’habitude de le faire.
On a trop tendance à classifier un auteur compositeur interprète comme « grave » ou « léger ».Certains critiques aussi légers que superficiels - habitués à ne vivre que de mode, de vent, de copinage et de compromissions - ont eu vite fait de me classer dans le genre « poète provocateur de la chanson amazighe » D’autres préfèrent voir en moi le poète de l’amour et de la subversion et ne valorisent que les chansons qui ne dérangent pas. Quant aux fans, bon nombre d’entre eux ont persisté à me considérer surtout comme « un poète du peuple », « un briseur de tabous », « un laboureur des mots », « un forgeron du verbe », etc. Le public et les critiques ont toujours besoin de références pour justifier l’intérêt qu’ils manifestent à un nouvel artiste. Ce n’est pas la première fois qu’un artiste est vu autrement que selon ce qu’il croit être. Ca me gêne d’être jugé beaucoup plus comme un poète de l’amour (par exemple) qu’au regard de ce que j’ai pu écrire dans d’autres tonalités, d’autres registres. D’ailleurs, j’ai toujours revendiqué pour le poète le droit à s’exprimer dans des registres différents. Je rêve d’écrire et de toucher aux diverses expressions poétiques. Avec l’enregistrement de mes prochaines chansons, je veux changer un peu l’idée qu’on a de moi.
La postérité ? Je n’y crois pas. Un auteur compositeur écrit pour lui-même. Je crois beaucoup plus à la pérennité plutôt qu’aux succès foudroyants et éphémères. Une bonne oeuvre : sa longévité en témoigne. Je crois aux oeuvres qui durent et qui sont en dehors de la mode. Les bons textes sont comme le vin : ils se bonifient en vieillissant. Beaucoup de mes chansons poèmes n’ont pas bougé, pas vieilli. On dirait que je les ai écrit hier. Ils sont faits - du moins je le souhaite - pour durer. Quand on parle de mémoire, de l’amour et du temps qui passe, on échappe aux modes, et on a une chance, par rapport aux autres de durer. Une fois une chanson terminée, enregistrée, je l’oublie complètement. Elle ne m’intéresse plus. Ce qui compte, c’est ce que je suis en train de faire, ce que je vais faire.
Je travaille sans cesse et je ne pense pas être au bout de mes possibilités. Je ne suis jamais complètement satisfait de mes oeuvres. Je découvre toujours, après, qu’il y a quelque chose que j’aurais pu améliorer. Dans une décennie, peut-être ferai-je mieux. Je suis plus sensible au fond qu’à la forme, à l’intelligence réelle qu’au faste et au clinquant. Il y a certains créateurs qui, pour plaire, sont prêts à tout. Pour ma part, je n’aspire nullement à faire des chansons poèmes kleenex destinés à être jetés après usage. Je ne veux pas non plus devenir un chanteur à succès totalement conforme aux goûts du public. Flatter le public ? Ce serait en quelque sorte le mésestimer. Ceci dit, mon oeuvre, si oeuvre il y a, quelque bonne ou mauvaise qu’elle soit, où puisse être, reste toujours mon oeuvre. Je suis mieux placé que quiconque pour connaître mes faiblesses et mes insuffisances. Mes chansons, indépendamment de leurs qualités ou défauts littéraires, restent mes chansons. Elles portent en elles la sincérité de la jeunesse mais quelque chose de viscéral dont je n’ai jamais pu me débarrasser.
Provocateur, tu comprends, c’est pour moi une fonction. Parce que c’est la seule chose, en dehors de chanter bien sûr, que le public ait envie d’entendre de moi. Quoique je puisse faire maintenant, je n’effacerai jamais cette image. Mon métier d’artiste, c’est de piétiner toutes sortes de plates -bandes. On n’écoute pas forcément ceux qui crient. Mais on écoute parfois ceux qui crient avec leurs tripes. Même si pour cela je dois choquer. C’est par authenticité, par goût de la spontanéité que je me livre, malgré moi, le coeur nu et l’âme offerte, à des exhibitions propres à déchaîner les foules. Cette société, c’est pas moi qui en ai établi les règles, je n’accepte donc pas ses règles. Quand on me dit : ne dépassez pas les limites polies et convenables ; c’est là que j’essaie d’aller trop loin. C’est vrai. Je suis un emmerdeur. Ca fait des années que j’emmerde les autorités algériennes.
C’est ma nature, que veux-tu ? Je sais, je ne suis pas malléable. Je peux même devenir insupportable. C’est ma façon de faire taire les admonestations des adultes donneurs de leçons. J’ai peut-être le tort d’être toujours moi-même. Je ne peux pas me changer, et il n’y a pas de risque que je puisse changer (rires). Je gêne, donc j’existe. Je n’ai pas la vocation nécessaire pour faire un bon béni-oui-oui. On sait depuis la nuit des temps que pour vaincre la routine et le conformisme, il faut choquer et même scandaliser. Je dérange parce que j’ose aller en première ligne. Je tente de conjurer les dangers en les provoquant. C’est à coup d’audaces que je deviens plus lucide, plus authentique. C’est ma façon de vivre, d’assumer ma folie. Je dérange aussi parce que je remets en cause à chaque fois la vision rassurante du monde que l’on pouvait avoir à la seconde d’avant. Le public attend de moi que je surprenne, que je stupéfie. Si le public repartait indifférent, J’aurais perdu. D’ailleurs le jour où je cesserai d’étonner, j’arrêterai. Et c’est une façon de rendre hommage à mon public. Tous les grands artistes, de nature offensive, se sont livrés au jeu bienfaisant de la provocation et de l’outrance. Ils ont été des gêneurs, des provocateurs, des ennemis de l’Ordre. C’est pourquoi ils sont haïs et réduits au silence par les défenseurs de tous les ordres établis. Remettre en question, « voir plus loin que l’horizon », changer le monde de bases pour changer le destin, c’est, je pense, mon engagement le plus fondamental.
Il n’y a pas un mot que j’aie pris plus en horreur que le mot démocratie quand je pense à ce qu’on a fait de ce concept. Les moeurs de la politique ont tout envahi : elles sont perfides, dégoûtantes, nourries d’arrogance et de mensonges, toutes rampantes au-delà de toute expression, toutes de calculs et d’intérêts Tout n’est que partis... pris (rires) et partisans, combinaisons politiques et intérêts privés, clans et bandes. C’est pourquoi, je refuse de participer à cette mascarade de démocratie où l’on remplace un militaire par un flic, un pion par un autre pion. Il ne s’agit plus d’attendre une quelconque rédemption religieuse ou un avenir radieux. La démocratie, aujourd’hui dans le pays, n’est qu’un moyen pour certains vieux chevaux de retour, qui nous préparent des lendemains qui ne chanteront pas, de satisfaire une soif perverse du pouvoir. Beaucoup d’hommes politiques ont été tour à tour de tous les partis et les ont tous trahis. Ils ne peuvent supporter une force supérieure ou intellectuelle qu’à condition de la corrompre et de l’asservir. La plèbe la plus vile est plus noble que cette racaille. L’Algérie est en train de mettre elle-même fin à son existence. Et il faut être assez naïf pour croire que les politiques chercheront à modifier une situation qu’ils ont eux-mêmes créée. Aucune démocratie ne pourra naître à l’ombre de ces vieux chevaux de retour ou des mitraillettes. Car vouloir imposer un point de vue par la force, c’est nier les règles élémentaires de la démocratie. Qu’un homme, un seul dise : « démocratie », et il sera imité par un autre, des dizaines d’autres puis une foultitude. Dire « démocratie », c’est prendre conscience que la démocratie ne se donne pas, elle s’arrache. Une révolution ne se fait pas avec des slogans mais avec des actes concrets. Le changement de l’Algérie passe par le changement individuel. Evidemment des forces occultes, voire rétrogrades et obscurantistes, nous bloquent, nous empêchent d’instaurer la démocratie parce qu’ils ont trop de choses à se reprocher. Il suffirait de les combattre sans relâche. Il faut que la démocratie se fasse, et proprement. Sans effusion de sang ni violence. Je suis pour toutes les violences, sauf celle du sang. Si l’on ne réagit pas rapidement, la qualité de la vie va devenir encore plus médiocre qu’aujourd’hui. Déjà, le relâchement est général. Il faut se reprendre en main, arrêter de brader nos richesses naturelles aux multinationales.
En bon Kabyle, j’ai été élevé selon les principes musulmans. On m’a appris à croire en Dieu et en l’Islam, tout naturellement, comme je respire. Tout en sachant que la religion est source de toutes les guerres, de tous les conflits, de tous les malentendus entre l’homme et son frère. Des hommes vont tuer d’autres hommes pour des hommes qui font de la politique politicienne avec l’Islam. Ces choses-là, c’est tellement bête que c’en est décourageant. La religion musulmane interdit la pratique de ségrégation sur les bases raciales. Cela dit, l’Islam de nos ancêtres, est un facteur d’union puissant. Il nous empêche de nous opposer les uns aux autres, nous démontre notre unité nationale. On ne peut pas définir l’Algérie sans l’Islam. L’Islam de nos ancêtres, c’est la démocratie avant la lettre. C’est une religion de progrès et de liberté, de tolérance et de pardon. Il faut faire la différence entre chef religieux spirituel et chef de parti politique, entre politique et Islam. Il ne faut pas non plus confondre les institutions politiques et les institutions religieuses. Le fait que certains dirigeants du mouvement islamique manifestent ouvertement un comportement extrémiste ne signifie pas que chaque musulman digne de ce nom leur emboîte le pas. La rigidité théologique ne doit pas avoir cours. La tradition démocratique impose un cadre légal ; un rempart de principes à toutes les exactions. La transformation du quotidien par l’application des idéologies n’est qu’un leurre. Certains chefs de parti sont trop opportunistes pour avoir des chances de survivre. Ils sont prêts à tout pour créer un climat facilitant leur mainmise sur l’Etat. L’Algérie est une terre de tolérance, ennemie du sectarisme. Il faut lutter contre la duperie des systèmes politiques. La religion telle qu’elle est enseignée est aussi un ennemi. Elle est l’allié des puissants, elle trompe le peuple. Les dominants font la cour aux masses laborieuses pour mieux les assujettir, pour mieux les exploiter, parce qu’ils ont peur d’elles, et parce qu’ils ne peuvent exister sans elles. Ils ne suffit pas de s’en remettre à Dieu et à ses saints : il faut agir. Il n’y a pas de temps à perdre. Il faut aller au but, le plus vite possible. Cela dit, toutes les tendances ont leur place en Algérie, à condition qu’elles ne se revendiquent pas de l’Islam qui est le bien commun de tous les Algériens et qu’elles ne soient pas inféodées à des puissances extérieures. La démocratie est à ce prix. Il ne faut pas oublier que les guerres les plus atroces sont les guerres de religion. Personnellement, je voudrais que chacun(e) aille à Dieu par ses propres sentiers. C’est le secret de notre liberté.
Revendiquer ma langue face à l’arabe sacralisé, cela pouvait signifier refuser l’arabe. Or, il n’y a rien de plus faux. Lorsque je défends la langue amazighe, ce n’est pas contre l’arabe classique, mais contre les multiples courants hostiles au berbère. La chose paraît évidente ; elle n’est pas, pourtant, toujours comprise (...). La libération des miens passe par la reconnaissance de leur dignité linguistique et culturelle qui est un préalable à toute action d’envergure. Le reste suivra tout seul. D’ailleurs, ce n’est pas seulement la langue amazighe de l’Algérie qui est en péril, mais aussi celle du Maroc, de la Libye, des îles Canaries, etc. C’est pourquoi j’essaie de sauvegarder et de partager ce qui est mien et nôtre, et qui est unique : « les mots purs de la tribu ». Avec la culture unificatrice, il nous faut bâtir une nation moderne ouverte aux langues du monde entier dont nous puissions tous être fiers.
Mon problème est que depuis l’indépendance, nous avons été honnis, bannis, écrasés, spoliés, chassés, traqués, arabisés de force au nom d’une idéologie arabo-islamique qui est devenue officielle au lendemain de l’indépendance. L’une des stratégies primordiales était : « Comment barrer la route aux Kabyles ? » Pourquoi ? Parce que notre élite, notre culture étaient et demeurent dangereuses aux yeux des islamo-baâthistes qui ne supportent pas qu’on puisse penser et vivre différemment d’eux. Cela dit, pour moi le public auquel je m’adresse possède un inconscient collectif qu’il s’agit de réveiller. Je veux lui faire retrouver une identité qu’il pensait avoir perdue. La langue que parle mon peuple, perfectionnée et enrichie par des siècles d’oppression coloniale et raciste, offre sur l’Algérie un angle de vision unique.
- Que représente pour toi la culture amazighe ? Qui ne sait rien de son passé ne sait rien de son avenir. Le but n’est pas, ne peut être, de revenir à un mythique âge d’or du passé. La culture amazighe, c’est une question de civilisation et l’avenir de notre pays se jouera peut-être dessus. A travers la prise de conscience de mon identité, j’ai découvert le génocide culturel et le viol linguistique subis par les miens. J’ai, aussi, découvert toute une culture méprisée, humiliée, déclassée, exclue des deux écrans (le grand et le petit), interdite de colonne et de séjour. Un sujet dont on parlait qu’à mi-voix. Avant Octobre 88, le seul fait de parler en tamazight apparaissait déjà comme une forme de subversion. Et pourtant chaque village berbère a entretenu sa langue, ses coutumes à l’insu du pouvoir. Le constat est dur, mais c’est le constat. Personne ne me démentira : depuis l’indépendance, qui fit de ce pays l’un des phares de la créativité artistique, je ne peux m’empêcher de constater un effondrement affligeant de la création. Depuis le coup d’Etat du 19 juin 1965, nous vivons une époque sombre où tout est fait pour anesthésier les consciences et le jugement critique, ou l’on transforme en terre brûlée non seulement les forêts, les montagnes,
les villes, l’économie et l’éducation nationale, mais aussi les esprits, les mentalités, les coeurs, les destinées humaines et les cultures (...). On n’a plus que les films de la série B et les feuilletonesques bêtises égypto libanaises et assimilées à notre disposition pour nous revivifier les neurones. Le seul événement politique d’importance qui ait apporté un sang neuf à la créativité reste la soupape d’Octobre 88, bien que le résultat escompté soit encore infiniment trop maigre par rapport aux potentialités créatrices existantes. Il faut dire les choses comme elles sont : dans ce pays, les créateurs ne sont pas reconnus. La classe politique se fout entièrement de la culture. Avec un budget et des subventions ne représentant que des clopinettes du budget national, les affaires des cultures et de l’art sont considérées avec autant d’intérêt que les connaissances des ministres qui ont pour charge de s’en occuper.
On est dans une situation pire que celle des Bretons, des Occitans, des Corses, des Kurdes, des Arméniens et des Indiens (...). Impossible que soient toujours vainqueurs les plus corrompus et les plus honnis par l’Histoire ! Et c’est pourquoi nous refusons d’être les « nègres blancs », les « Indiens », « le tiers-monde » du pouvoir. Nous refusons d’être bougnoulisés, quoi ! Il reste fort à faire pour préserver ce pays paisible et lui épargner les fléaux de la violence et de l’intolérance. Tout est encore possible, il faut seulement prendre des risques avec sa vie pour préparer des lendemains meilleurs. Je me défends, donc je suis.
On veut tout leur faire oublier, aux Imazighen : leur identité, leur langue, leur culture. Ils se trouvent rangés dans une catégorie mineure de citoyens ; pire, ils n’existent pas en tant que tels, hormis pour le service national et comme force de travail. Et quand ce n’est pas un gros bonnet de la Nomenklatura locale ou un officier supérieur de l’ex Sécurité militaire qui leur cherche midi à quatorze heures alors qu’il est dix heures, c’est un wali (waloup ou wallou pour reprendre une de tes expressions) qui grignote leurs terres ancestrales à coups d’édits et de décrets d’utilité publique et sans indemnisation ou si peu, tellement peu les indemnisés n’en veulent pas. A ces représentants du pouvoir, je dénie le droit de débarquer en Kabylie en conquérants. Je rejette leur tutelle. Ce peuple à qui l’on a volé l’âme refuse d’être un peuple rampant. Il refuse aussi de perpétuer l’état colonial dans lequel les pouvoirs en place ont voulu tenir les deux Kabylie qui n’ont d’intérêt pour eux que lorsque nos frontières sont menacées. Ils ne nous auront pas. Tu peux leur dire qu’il ne faudra plus compter sur la jeunesse amazighe pour aller au casse-pipe. En bref, tout a été mis en oeuvre, avec l’appui du pouvoir en place, pour l’oppression culturelle, économique, politique et l’effacement social d’un peuple fier et indomptable.
Les « tenants du pouvoir », par opportunisme politique, imposent la langue arabe classique comme supérieure à toute autre. Alors qu’ils inscrivent leur progéniture dans des écoles françaises, anglaises ou américaines. Et pourtant, notre « culture » n’a rien à envier à celle des autres. Ceci dit, je ne suis pas atteint d’ara phobie aiguë. Je n’ai aucun désir d’en découdre avec les Arabes, mais si quelqu’un me cherche, il me trouve.
- Que signifie pour toi le fait d’adhérer à une idéologie ou à un parti ? Je ne veux pas me conformer à une idéologie. Adhérer à une idéologie signifie l’adoption d’une forme d’obéissance et de discipline dont je suis totalement incapable. Je me méfie de toute forme de pouvoir et d’autorité. L’ordre établi n’est souvent qu’un désordre institutionnalisé.
C’est pourquoi je suis ennemi de l’ordre établi. Je me suis bâti une manière de morale toute entière basée sur le refus. Je refuse tous les ordres, y compris l’ordre chronologique. Je ne crois qu’à l’ordre du coeur et des principes. Je refuse toute forme d’autorité qui mutile l’homme et le rend infirme de sa personnalité. Je n’aime pas, d’ailleurs, les idéologies figées dont le dogme est gardé par un part et autres doctrines d’autorité. Je n’aime pas non plus certains mots en « isme » qui riment avec immobilisme. Ceci dit, je me méfie de tous les « ismes ». Le seul « isme » que j’aurais sans doute accepté sans protester est celui de je-m’en foutisme (...)
Je suis du côté de ceux qui souffrent, qui luttent. Je suis étroitement solidaire de ceux qui, de quelque manière et sous quelques formes qu’ils peuvent, luttent pour la liberté et la justice, le droit à la différence et à l’amour (...).
J’ai toujours été fasciné par ceux qui sont hors de la norme, hors du pouvoir, hors de l’Histoire, hors de la loi.(...)J’aime les « Mal-aimés », les « Amours interdites », les « Amours impossibles », les damnées de la terre, les maudits, les irréguliers, les fous, les excentriques...Bref, ceux qui n’ont plus rien à perdre. (...) Mes poèmes et chansons sont des plaidoyers en faveur des sans-logis, des sans feu et des sans pain, victimes des iniquités sociales et des lois faites pour les nouveaux riches et les magouilleurs, les profiteurs et les opportunistes.(...)
Tout créateur digne de ce nom est un justicier sans peur et sans reproches, un vengeur des innocents et des pauvres, un redresseur de torts et un défenseur de la veuve et de l’orphelin. Mon oeuvre donnera tout aux pauvres et ne prêtera rien aux riches.(...) Je suis un poète de la contestation et de la révolte, un barde itinérant, et ma quête, si nécessaire soit-elle, ne débouche sur nul bonheur et sur nulle certitude. Je suis bien plus fait pour le cri que pour l’écrit.(...)Les « travaux forcés » de la création exigent une disponibilité continue (...). La biographie n’a que peu d’intérêt, que peu d’importance pour moi. Ce que je chante seul importe, par l’apparence de ma sincérité ou de mon comportement. Je ne suis pas une finalité. Je crois que mes chansons sont beaucoup plus intéressantes que moi.
Je crains que les gens ne me prêtent plus que je ne suis, qu’ils se fassent de moi une idée fausse. Ce qui compte, c’est l’oeuvre elle-même, le travail de l’artiste, l’écriture, la composition, la scène, ses engagements aussi. (...)
Fais-moi pas rire. C’est un jugement volontairement faux et un brin... raciste, mais qui trahit bien le malentendu qui a toujours existé entre mes détracteurs et moi. Il y a une incompréhension totale qui me gêne car le public a rarement les données globales et objectives en main (...). Tout est politique et nous sommes bien ici en pleine politique. Je suis responsable de mes actes et la vérité se fait sur ce que je chante. Comment peut-on être raciste quand on a toute sa vie souffert du racisme ! J’ai trop souffert du racisme, de « leur » racisme, pour accepter à mon tour d’être raciste.
Ma seule véritable culture est celle que je me suis trouvée en Kabylie puisqu’on sait que « l’oiseau ne chante bien que dans son arbre généalogique ». La vie de mon peuple contient la somme de l’expérience des hommes. D’où le rapport charnel que j’ai avec ma terre natale, mes racines. La culture amazighe est, pour chaque Imazighen, la pierre de touche de son identité. C’est pourquoi je recrée chaque fois que je chante mon peuple. Je dépoussière ses histoires, ses contes, j’enrichis ses chants, préserve sa langue et ses valeurs, parce que tout cela m’a façonné et que si ce n’est pas moi qui le fais, qui le feras ? Tout enfant, j’avais fait cette pénible découverte : je n’avais pas le droit de parler ma langue et de connaître ma culture. Alors que nous étions censés être libres et indépendants.
Aux récalcitrants, comme moi, on faisait des misères, comme c’est pas possibles. Grâce à cette prise de conscience linguistique et culturelle, j’ai compris, plus tard, qu’à travers ma langue c’est toute une sensibilité, une culture - et donc ma « nationalité » - que l’on repousse et que l’on étouffe avec mépris, d’autant mieux que ceux qui la repoussaient et l'étouffaient, ce n’était pas la leur. Nous Imazighen, nous savons que les gros bonnets les plus acharnés à détruire notre langue et notre culture ont été les divers ministres et députés du FLN sans oublier les islamo-baâthistes. La langue maternelle, ça aide à se penser debout. Mon pays, c’est l’Algérie. Mais je suis le citoyen d’une autre patrie : la chanson. Quant à la langue amazighe, c’est ma langue maternelle, la langue du foetus, la langue intérieure (...). J’ai la double nationalité car j’ai deux pays : mon pays et mon pays intérieur. C’est dans la différence que je trouve mon identité.
On s’est tant servi du mot « engagé » que j’éprouve aujourd’hui encore quelque réticence à l’employer. Je ne peux pas m’adapter à la façon dont se réalisent les idéaux des martyrs, ni accepter cette photocopie illisible de révolution islamo-baâthiste qui n’a d’islamo-baâthiste que le nom. Je ne sais pas me mettre en rang, n’accepte pas de me plier aux compromis, aux bonnes manières de la « noblesse » de l’après indépendance, aux tactiques avilissantes. Je suis plus enragé qu’engagé (rires). Le fait d’être anti-conformiste devait m’apporter d’innombrables inconditionnels et pas mal d’ennemis plus ou moins déclarés. Je n’ai jamais fui la réalité et le danger ni refusé de prendre position quand il le fallait. Je me suis souvent cassé les reins pour défendre mon opinion et ma position d’homme libre, faisant fi de toute hypocrisie. Ce n’est pas une bonne politique pour réussir. La réussite sociale n’a pas été mon grand souci. Je n’ai jamais voulu faire « carrière » dans la chanson. Chanter pour moi, c’est seulement une façon parmi tant d’autres de m’affirmer en face de l’existence et en face d’autrui. Toute ma vie, je n’ai eu qu’un seul souci : être libre ! Cela aussi se paie... Il va sans dire mais cela ira mieux en le disant et même en le répétant, que je ne me suis pas écarté d’un pouce dans la direction dans laquelle je m’étais, dès ma jeunesse, engagé.
Je n’ai jamais donné dans la poésie de circonstance, ni ne me suis incliné devant le conformisme pseudo patriotique. Je n’ai jamais voulu faire de mes chansons un instrument de propagande au service d’un régime ou d’un parti. Je sais que si je devenais un chanteur officiel, je perdrais ma sincérité poétique et mon propre estime. Tout art est une dénonciation, pressentiment de la vérité. Tout poète véritable est une menace réelle pour tout ordre répressif. Si rude soit le chemin, il faut aller jusqu’au bout. Je ne dévierai jamais de la voie que je me suis tracée, de ma route. Je continuerai à suivre mon chemin, qu’il soit bordé de fleurs ou sillonné de ronces. Ainsi va la vie (d’artiste), ainsi vont les choses.(...) Il y a à mon engagement une raison bien simple : enfant du peuple j’étais, enfant du peuple je suis resté. - T’intéresses-tu à la politique et appartiens-tu à un parti ? Que ce soit en politique ou en religion, en science ou en technique, en art ou en morale, il faut se ranger à un parti ou à un clan : depuis la nuit des temps, la vie va ainsi. Tout est politique. Et pourtant, militer dans un parti, très peu pour moi ! Tout parti est une escroquerie. La politique corrompt toutes choses ; il convient de la stigmatiser. Je ne suis pas l’homme d’un parti, ni l’homme d’une opinion. Si j’adhérais à un parti, on me classerait automatiquement parmi les adeptes de telle tendance ou de telle doctrine.
Dès lors, plus moyen d’éviter l’alignement systématique, sous peine de se voir rejeté comme transfuge par les gens du métier et par le public. Je ne suis pas militant de parti, mais militant de la vie et de l’amour. Je crois à l’amour, à l’amitié, à la tendresse, à la solidarité (...). Je connais mes limites autant que l’étendue de mes pouvoirs. C’est pourquoi je veux faire avancer l’humanité avec les moyens dont je dispose et en commençant par les gens qui m’entourent. Jouer le jeu d’un parti quelconque, c’est ouvrir la porte à toutes les récupérations, et à tous les dévoiements. Les idéologies figées dont le dogme est gardé par un parti m’inspirent une vive aversion. Je ne me laisserai pas engluer par cette engeance. Je ne tolère pas que l’on travestisse la vérité : de là que je ne suis d’aucun parti (...). Seul j’ai été, et seul je demeure, sans liens avec qui que ce soit (excepté mon public qui m’adore), sans parti, sans clan, sans journal, et sans calculs. C’est pourquoi je me méfie de toute forme de pouvoir et d’autorité. Je n’accorde rien à aucune forme de pouvoir.
Je ne demande pas mieux que de chanter pour des causes généreuses car j’ai une conscience (à partager) du monde et des choses. C’est aussi pourquoi j’ai plus de tendresse pour les hommes de gauche : j’ai la certitude qu’eux ils ressentent ce qu’ils font et partagent sincèrement la détresse des autres. Les motivations des leaders politiques, de quelque bord qu’ils se prétendent, me semblent suspectes. Dans le parti qu’ils servent, il faut être vraiment un grand naïf pour ne pas voir qu’ils ne tendent jamais qu’à se servir. Dans un pays tel que le nôtre, déchiré par les conflits internes et lassé de fréquenter les urnes, saturé de politique démagogique et de partis d’opérette, la politique des appareils m’ennuie. D’où mon refus de m’engager dans une quelconque organisation. Je préfère laisser la politique à ceux qui en vivent, ou à ceux qui ont les connaissances nécessaires pour en parler.